Henry RUELLAND

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Henry Ruelland est né le 7 juillet 1922 à Rennes. Il y fait de brillantes études et, en ce mois de mai 1943, il se prépare à passer des concours pour entrer dans les « grandes écoles » comme Polytechnique, Centrale ou l’Ecole des Mines de Saint-Etienne. Il le raconte avec humour : « Ah POLYTECHNIQUE ! Le rêve de maman : l’uniforme, le bicorne, la tangente… pardon l’épée. Comme elle sera fière, bientôt, au bras de son fils empanaché dans les rues de Rennes. Navré, maman, tu sais, j’aimerais mieux Centrale. C’est plus concret, c’est plus réaliste. Bâtir des barrages, édifier des usines, transformer la nature, œuvrer pour le bonheur des hommes, ça me chante plus que d’essayer de résoudre, pour le plaisir, une équation du sixième degré… »

En ce dimanche 7 mai 1943, il participe à une rencontre sportive pour la course en relais. Son entraîneur met beaucoup d’espoir dans ses résultats et il fait des projets pour les prochaines compétitions… Mais c’est sans compter sur la répression nazie ! Le lundi matin 8 mai, il est réveillé en sursaut par son père et il pense tout de suite être en retard pour son premier examen. Mais, en fait, ce sont les SS qui viennent l’arrêter. Il a à peine le temps de s’habiller, il est bousculé dans l’escalier. « Je ne puis même pas embrasser ma mère que j’entends pleurer dans sa chambre ».

Il pense aux paquets de tracts appelant à la résistance qui sont dans sa chambre. Il est allé les chercher à Saint-Jacques, chez les maraîchers Gabriel et Marie Lanoë et il devait les distribuer. Heureusement, les SS n’ont pas fouillé la maison. Son père va les faire disparaître. Mais pourquoi est-il arrêté ? Bien sûr, son identité avait été relevée avec celles de ses camarades lors d’une manifestation communo-gaulliste, place de la mairie, le 1er mai 1942. Et pour la fête de Jeanne d’Arc, la BBC appelle à manifester pour la défense de la France ; ils ont sans doute voulu les empêcher d’y participer ?

Avec 9 autres jeunes étudiants rennais, il est emmené à la prison Jacques Cartier à Rennes. Là, bien sûr, chacun se pose des questions. « L’image des tortures futures s’impose. On va certainement chercher tous les moyens pour nous faire parler. Pourrais-je résister et ne rien révéler, surtout du côté des maraîchers de Saint-Jacques… Un frisson à la vitesse « grand V » me saisit le long de l’échine… » Il pense à ses concours et se demande s’il sera sorti à temps pour les passer.

Puis, un jour, on leur dit qu’ils partent. Ils sont pleins d’espoir, pensant qu’ils vont rentrer chez eux, mais on les emmène à la gare et ils partent vers Compiègne. « Il paraît que l’endroit où nous sommes s’appelle Royallieu. Curieuse association de mots qui veut que ce lieu royal soit précisément celui où sévit la plus cruelle des contraintes. Des barbelés menaçants, des miradors attentifs et sans scrupules… » C’est surtout la plaque tournante avant d’être envoyé vers les camps de la mort…

Le 3 septembre 1943, ils sont emmenés à pied à la gare de Compiègne, chargés dans des wagons à bestiaux et emmenés vers l’Allemagne jusqu’au camp de Buchenwald. Il est devenu le numéro 14 886.

Henry connaît ainsi la dure vie des déportés, on pourrait dire, des esclaves. Il la résume ainsi : « La journée est partagée en gros en deux parties égales : - Douze heures de travaux forcés, à l’intérieur ou à l’extérieur des barbelés électrifiés. – Douze heures de vie mouvementée, la même pour tous, dans l’enceinte intérieure. » Les Kommandos sont plus ou moins exténuants, harassants ; c’est une question de chance. Il nous donne le déroulement d’une journée dans le camp : « Le réveil en fanfare, gueulantes et coups de poing, sonne dès quatre heures et demie. Toilette !..., distribution des vivres, occupent à peu près trois quarts d’heure. Juste le temps de se propulser vers la place d’appel. La formalité matinale est rapidement expédiée car il faut impérativement que chacun soit à son poste de Kommando dès six heures. Et nous voilà engagés pour douze heures non stop, face à nos machines, nos cailloux ou nos fardeaux. Il faut quand même être juste, à midi pile, pause d’une demi-heure avec distribution de jus. On a à peine le temps de déguster l’ersatz en y ajoutant deux ou trois tranches de pain, puis d’essayer de récupérer cinq minutes, que le signal de la reprise nous remet dans le bain. La fin du travail est annoncée à dix-huit heures. Sans prendre le temps de souffler, les Kommandos les plus éloignés, comme nous, rappliquent au galop, avec en prime le passage obligé à la carrière. Vers dix-neuf heures, retour au block pour avaler en catastrophe la soupe de rutabagas… La dernière cuillerée à peine déglutie, tout le monde se retrouve vers vingt heures sur la place d’appel pour le grand show quotidien. Suivant l’humeur des seigneurs, suivant les évènements, suivant les circonstances, pluie ou douceur nocturne… la séance dure au minimum une bonne heure, pouvant se prolonger pendant trois ou quatre heures pour le pire…. »

Puis le mois d’avril 1945 arrive. Ils réussissent à avoir des nouvelles, à suivre l’avancée des Alliés de l’Est comme de l’Ouest. La révolte gronde parmi les déportés et bientôt ce sont les SS qui quittent le camp… La fin du cauchemar approche.

Avant de partir, il fait le point de ces deux années passées dans les geôles nazies : « Souvenons-nous, nous étions mille, presque en forme. Nous ignorions alors où nous menait ce chemin, le chemin du néant ? Combien sommes-nous encore vivants, sur les mille d’antan ?  D’emblée, il faut en éliminer la moitié partie, dès l’origine, vers Dora. Sur les cinq cents restant à Buchenwald, au moins deux cents sont partis à diverses époques : Jean le juriste, le père Georges… Beaucoup sont passés par le Krématorium. Reste au bilan, certainement moins de cent rescapés, en piteux état. Quel gâchis ! »

Enfin, un train les ramène en France. Après une pause à Paris, c’est la gare Montparnasse et le train pour Rennes. Henry pense à ses parents : « Mes bien aimés parents, réjouissez-vous, votre fils est sauvé. Il vous a été enlevé en son jeune âge, il vous revient en homme. Dans cette  horrible machine à broyer la vie, il n’a pas perdu son âme. »

 

                                                                       Renée Thouanel-Drouillas

Sources :

Mémoires écrites par Henry Ruelland, remises en forme par sa nièce Danielle Maréchal dans un livre:

« Buchenwald, forêt de hêtres. Hêtres ou ne pas être ».