Liste des biographies

 

Ginette Lion

Née à Troyes le 4 juin 1928 . Agent de liaison, elle est arrêtée à la gare de Rennes par la milice le 31 mai 1944. Elle est torturée puis incarcérée à la prison Jacques Cartier  le 18 juin 1944. Le 2 août 1944, elle se trouve dans l'un des deux derniers convois qui quitte Rennes la veille de la Libération de Rennes. Arrivée à Belfort le 15 août 1944, elle est ensuite transférée vers le KL Ravensbrück le 1er septembre 1944. (Matricule: 62870) . Elle est libérée à Schlieben en avril 1944.

Témoignage

 

Je suis venue évoquer devant vous et avec vous une période dramatique de notre histoire: la Résistance française durant l'Occupation de la France par les Allemands, et la Shoah, c'est-à-dire l'extermination des races que les Nazis considéraient comme inférieures, particulièrement les Juifs et les Tziganes.

Pourquoi ce mot de Shoah ? Il veut dire en Hébreu : Anéantissement.

Dans les années 1940, j'étais bien jeune, mais je peux vous parler de cette période car je suis juive, fille de parents résistants juifs, qui ont été arrêtés par les Allemands puis déportés à Auschwitz, où ils ont été gazés et brûlés en Février 1944.
De mon coté, j'ai continué la Résistance en devenant agent de liaison ; j'ai été arrêtée par la Milice, qui était une sorte de police française supplétive de la police allemande, et j'ai été emprisonnée et ensuite déportée en Allemagne au camp tristement célèbre de Ravensbrück. Je connais donc bien la Shoah à travers le sacrifice de mes parents ; la Résistance et la déportation par mon expérience personnelle.

Avant de commencer mon récit, je voudrais faire un bref rappel sur la période 1939-1945 dont nous allons parler.

En 1939, les troupes allemandes d'Adolf Hitler envahissent la Pologne, qui était une alliée de la France. L'Angleterre et la France ripostent en déclarant la guerre à l'Allemagne nazie.

Cette guerre, où la France a eu près de 100 000 soldats tués et deux millions de prisonniers, va prendre fin, en principe, le 17 Juin 1940, date où le maréchal Pétain, appelé par une majorité de Parlementaires à gouverner le pays, va demander l'Armistice, signé le 22 Juin. La France est occupée et coupée en morceaux. L'Alsace et la Moselle sont annexées par l'Allemagne, et le reste de la France est coupé par une ligne de démarcation séparant une zone occupée et une zone libre. Cette dernière sera d'ailleurs envahie elle aussi au cours de l'hiver 1942-1943.

Le 18 Juin 1940, le général de Gaulle, alors inconnu, refuse lui de cesser le combat, et depuis Londres, appelle tous les Français à la Résistance contre l'occupant.

Peu à peu, deux catégories de Français vont cohabiter : les Pétainistes, qui acceptent l'armistice et la soumission à l'Etat Français, dont la capitale est maintenant à Vichy, et les Gaullistes, ralliés par la suite par les Communistes et d'autres fractions de Français et d'étrangers qui, par tous les moyens, veulent continuer le combat par la résistance à l'ennemi. Pour eux, l'Etat Français, symbolisé par le maréchal Pétain, n'est qu'une usurpation, et la République Française, qui n'a jamais cessé d'exister, doit retrouver dans la victoire contre le nazisme la place qu'elle n'aurait pas dû céder. Aux deux catégories que j'ai citées s'ajoute une troisième : on peut dire les attentistes, qui pensaient à leur ravitaillement.

Mes parents, qui étaient juifs, comme je vous l'ai dit, furent de ceux qui par patriotisme devinrent des Résistants et, malgré mon jeune âge (j'avais 12 ans en 1940), je les ai aidés dans leur tâche. Après leur arrestation, je devins agent de liaison dans la Résistance, avec tous les risques que cela comportait.

Voilà donc la France occupée par l'armée allemande et les Français soumis à de lourdes servitudes économiques et à de sévères restrictions alimentaires.

La pénurie est de règle et l'Etat institue l'usage de cartes avec des tickets pour l'alimentation, pour les vêtements, pour le tabac, pour le vin, les chaussures... Les Français font connaissance avec des légumes qu'ils ignoraient, comme les rutabagas et les topinambours. La saccharine a remplacé le sucre et la margarine a remplacé le beurre. Les magasins mettent des affiches en vitrine ; « Rien à vendre », ou par exemple « Aujourd'hui, contrefaçon de café » (c'était un breuvage peu engageant). Il faut souvent faire la queue longtemps avant d'être servi. Les transports sont très réduits, et peu de trains circulent. En revanche, les Français vont beaucoup au cinéma, et compte tenu de l'absence d'essence, qui est réquisitionnée par l'Occupant, se déplacent à vélo ou en vélo-taxi (c'était une sorte de pousse-pousse tiré par un cycliste).

Toutes ces misères ne sont rien comparées à la terrible condition des Juifs. Dès Octobre 1940, le gouvernement Pétain va commencer à promulguer toute une série de lois visant à interdire aux Juifs toutes sortes d'activités :
- Exclusion de la fonction publique, de la presse, des activités culturelles, des professions libérales ;
- Confiscation des entreprises juives, des automobiles, des bicyclettes, des postes de radio ;
- Interdiction de changer de domicile, de quitter son logement entre vingt heures et six heures du matin, de prendre le métro à l'exception du dernier wagon ;
- En Juin 1942, obligation de porter l'étoile jaune dès l'âge de six en zone occupée.
- Interdiction de fréquenter les restaurants, les cafés, les cinémas, les salles de concert, les marchés, les foires, les piscines, les terrains de sport, les champs de courses, les musées, les bibliothèques, les cabines téléphoniques, les magasins (sauf entre quinze heures et seize heures). Certains parcs portaient l'inscription « Interdit aux chiens et aux Juifs ».
Puis commencent les rafles des Juifs étrangers et Français, surtout en 1942, où a eu lieu la rafle du Vel d'Hiv. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont internés dans des camps en France, puis déportés en Allemagne. La première déportation de France vers le camp d'extermination d'Auschwitz a eu lieu le 27 Mars 1942.

Dans ma petite ville de Sainte-Savine, à côté de Troyes, je suis soumise à toutes les contraintes imposées aux Juifs. Il m'est en particulier interdit de poursuivre des études secondaires, et le directeur d'une école de secrétariat accepte avec courage de m'inscrire à son école, l'école Pigier. Avec un diplôme, je suis engagée dans une société commerciale de Troyes, où, malgré mon étoile jaune, je suis bien accueillie par le directeur et ses collègues.

C'est fin 1942 que mes parents sont entrés en Résistance en hébergeant des résistants.
Il y avait alors trois mouvements principaux de Résistance :
- Francs Tireurs et Partisans de Jean-Pierre Lévy
- Libération de d'Astier de la Vigerie
- Combat de Henri Frenay

II y en eut beaucoup d'autres, souvent tout aussi actifs, mais moins importants en nombre.
C'est précisément en 1942 que Jean Moulin est délégué en France pour unifier tous les mouvements de Résistance. Il sera arrêté à Caluire, près de Lyon, et mourra sous la torture.

Nous étions fin 1942. Dans la famille qui logeait à la maison (neuf personnes), j'avais une tante qui avait fui l'Alsace occupée, et qui travaillait en cachette chez un boucher de Sainte-Savine. Très vite, elle avait remarqué que des inconnus faisaient des passages réguliers dans la boucherie en plein jour.
Un jour, son patron, prenant son courage à deux mains, lui dit : « Votre famille peut-elle accueillir des Résistants ? »
Ma tante comprit alors le va-et-vient des toutes ces personnes dans la maison. Elle transmis alors à mon père et à ma mère cette étrange et confidentielle demande, et sans hésiter une minute, ils acceptèrent tous les deux de prendre ce risque.
Peu à peu, notre maison devint au fil des mois, un véritable nid de Résistants : agents de liaison hommes et femmes, chefs de secteur et chefs de réseau, comme notre ami Germain. Je pense aussi à Jacqueline, que je devais retrouver à Ravensbrück, et qui mourut du typhus, quelques jours après mon arrivée.
Mon père était sans arrêt à la recherche de nouvelles planques pour nos clandestins. Souvent aussi, il était occupé par des missions, dont il nous cachait la nature exacte. Ma sœur et moi l'aidions dans la mesure de nos moyens pour trouver, par le bouche à oreille, de nouveaux foyers susceptibles d'accueillir nos pensionnaires, qui devenaient nombreux. Tout cela à nos risques et périls, mais tout de même avec quelques petits avantages. En effet, nos hôtes nous laissaient souvent des feuilles de tickets d'alimentation, résultat de descentes (on dirait aujourd'hui braquages) dans les mairies, les bureaux de poste et les bureaux de tabac. Inutile de vous dire que ces tickets étaient les bienvenus pour améliorer l'ordinaire de notre grande famille, car ma mère avait fort à faire pour nourrir tout ce petit monde.

Lors de leurs passages, fréquemment les résistants nous faisaient le point sur la situation, avec des informations que ne connaissait pas le grand public, et qui étaient de plus en plus alarmantes pour le milieu juif: arrestations, rafles, déportations dans les camps, dont nous ignorions toutefois la nature exacte.
Le 27 Janvier 1944, dès sept heures du matin, nous quittons la maison, ma sœur et moi, pour nous rendre aux docks, accompagnées de Germain qui devait aller surveiller des mouvements de train au centre de triage, en prévision d'une action de sabotage. Une demi-heure après notre arrivée, survient, affolée, notre voisine, qui, dans notre bureau nous dit : « Sauvez-vous vite, toute votre famille vient d'être arrêtée par les Allemands ! » C'était la rafle des Juifs de Troyes, qui devait conduire mes parents à Drancy, puis Auschwitz, par le convoi n° 68, où ils furent gazés et brûlés le 15 Février 1944. Ce convoi n° 68, en date du 10 Février 1944 était constitué de 1 500 déportés : 674 hommes, 814 femmes, 279 enfants de moins de 18 ans, 14 indéterminés. A l'arrivée à Auschwitz le 13 Février, 1229 personnes furent aussitôt gazées. En 1945, on comptait 42 survivants dont 24 femmes.
Sans perdre une minute, nous allons nous réfugier dans un café voisin, d'où nous voyons arriver les bus, et les soldats allemands en descendre, pour nous cueillir aux docks. Heureusement, le directeur, Monsieur Ruelle, à qui je rends hommage, leur dit : « Je ne les ai pas vues ce matin. » Et le bus repart. C'était la dernière fois que j'entrevoyais mes parents.
Nous étions sauvées, mais seules et désemparées, ne sachant que faire. Il nous fallait prendre une décision rapidement.
Nous prenons le parti d'aller chez de bons amis, catholiques, qui sûrement nous donneraient asile pour quelques jours.
En tremblant, nous traversons la ville. Nos amis, Monsieur et Madame Preumont sont tout à fait d'accord et nous accueillent avec amitié et compassion. Entre temps, nos amis résistants, qui étaient venus aux nouvelles chez notre voisine à Sainte-Savine, nous avaient retrouvées chez ces amis, et voulaient nous emmener avec eux pour devenir agents de liaison.
Deux possibilités s'offraient à nous ; nous pouvions essayer de rejoindre nos oncles et cousins, juifs eux aussi, qui s'étaient réfugiés dans le sud de la France, sans être sûres d'ailleurs qu'ils nous auraient bien accueillies. Ou bien nous pouvions accepter le projet de nos amis résistants, que nous connaissions bien quand ils étaient hébergés et cachés par nos parents, qui nous proposaient de partir avec eux et d'entrer ainsi dans la Résistance avec les Francs Tireurs et Partisans, FTP.
C'est cette dernière solution que nous avons choisie, ma sœur et moi, autant par patriotisme que par le désir de venger nos parents. Nous avons donc accepté de devenir des résistantes actives.
J'ouvre ici une parenthèse pour vous dire que s'il y avait de nombreux mouvement de Résistance, il y avait aussi de nombreuses manières d'entrer, si j'ose dire, « en résistance ».
Etant entendu que résister c'était lutter contre l'ennemi nazi qui occupait la France, on pouvait, comme le faisaient mes parents, héberger des résistants et faire de sa maison un lieu de rencontre et de rendez-vous. On pouvait aussi quitter sa famille, ses amis, et selon l'expression, « prendre le maquis », c'est-à-dire rejoindre dans les montagnes, dans les forêts, des groupes de résistants armés qui se préparaient à aider à la libération de la France. Ce fut le cas de nombreux jeunes gens qui voulaient échapper au STO, le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne.
La Résistance nécessitant une organisation importante, on pouvait aussi devenir agent de liaison, c'est-à-dire devenir messager clandestin entre différents chefs d'une même organisation, en transportant des armes, des communiqués, de l'argent, des postes émetteurs.
C'est cette dangereuse mission que nous avons choisie, ma sœur et moi, car c'est celle qui pouvait nous permettre de lutter efficacement contre l'ennemi avec nos faibles moyens.
Il faut vous dire que la majorité des agents de liaison étaient des femmes, souvent des jeunes filles. Pourquoi ? Parce qu'elles passaient plus facilement inaperçues que des hommes.
Je vous l'ai dit, l'agent de liaison transportait différentes choses : des faux papiers, des communiqués, des armes, de l'argent et aussi des postes émetteurs qui permettaient aux chefs de réseau de transmettre des messages.

Souvent, ces différents transports, surtout les armes et les émetteurs, venaient de Londres, qui était le quartier général français de la Résistance, et avaient été parachutés par des avions anglais. Les faux papiers, en revanche, par exemple les fausses cartes d'identité, étaient la plupart du temps fabriqués par des employés de mairie qui risquaient la mort ou la déportation en Allemagne.
Les parachutages étaient annoncés par la radio de Londres par des messages codés, incompréhensibles, sauf par ceux qui les attendaient et en connaissaient la signification. On entendait par exemple des messages aussi bizarres que « les blés seront coupés demain » ou bien « la barbe de mon père est devenue blanche », et le plus célèbre annonçant l'imminence du débarquement allié avec le début d'un poème de Verlaine « les sanglots longs des violons ».
Il y eut aussi une action résistante très importante, c'est la diffusion de tracts et de journaux clandestins. Nombreuses, en France, furent les petites imprimeries où des hommes et des femmes ont fabriqué, au péril de leur vie, des tracts et des journaux. Les moyens étaient limités, par exemple à Nancy, le Journal Lorrain**était imprimé sur du papier d'emballage qui provenait d'une société d'alimentation qui s'appelait la Sanal.
La plupart des journaux clandestins nés sous l'Occupation ont continué à paraître après la guerre. Ce fut par exemple le cas de Combat, de Libération et d'autres.
Ce fut si j'ose dire une spécialité de certains patriotes de distribuer dans les boîtes aux lettres la presse clandestine et les tracts qui redonnaient espoir aux Français.
Une résistance qu'il ne faut surtout pas oublier, c'est le rôle joué par les passeurs.
On appelait « passeurs » ceux qui vous faisaient passer de la zone occupée à la zone libre (libre jusqu'en 1942), mais aussi de la France à la Suisse ou en Espagne.
Ces passeurs faisaient franchir la « ligne de démarcation » (nommée ainsi pour séparer les deux zones) à ceux qui ne possédaient pas de « laissez-passer » (en Allemand un Ausweis) et qui ne pouvaient de ce fait, se présenter aux postes allemands de contrôle.
Pour franchir cette ligne, ils utilisaient des sentiers, à travers les forêts et les montagnes, pour convoyer ceux qui voulaient « passer de l'autre côté ». Il s'agissait le plus souvent de prisonniers évadés, de résistants, de familles de confession juive et d'une manière générale, de personnes recherchées par la police allemande.
Beaucoup de ces candidats au passage de la ligne de démarcation étaient passés par des filières qui avaient des plaques tournantes comme Nancy ou Epinal, où les cheminots ont joué un grand rôle, comme ils jouaient un grand rôle dans le sabotage des convois de trains militaires allemands.
Tout comme les passeurs, un grand nombre de cheminots ont payé de leur vie leur courageux engagement.
Je vous ai parlé tout à l'heure des rafles de Juifs, et devant cette horreur accomplie souvent par la police française, des gens courageux, ont décidé de cacher des enfants juifs et de les soustraire à la déportation dont étaient victimes leurs parents. On leur a donné le beau nom de « Justes » et on leur rend enfin hommage.
Ce courage-là, c'était aussi un acte de résistance au nazisme.
Mais revenons à notre recrutement dans la Résistance et à notre départ de la ville de notre enfance. Bien entendu, dès ce jour où nous entrions dans la clandestinité, nous avons cessé de porter l'étoile jaune, ma sœur et moi.
Il nous fallait de fausses cartes d'identité et quelques transformations physiques. Ma sœur devint blonde, et moi aile de corbeau. Tout cela fut fait rapidement.
Nous prenons alors le train pour Paris, pensant nous réfugier provisoirement chez notre tante, qui, elle, nous accueillit froidement, nous faisant comprendre qu'elle ne voulait pas prendre le risque de nous héberger.
Nous avons fui cette maison peu hospitalière pour nous retrouver dans un hôtel proche de la gare de Lyon, rue de Châlons, qui était notre point de ralliement.
Rendez-vous avait été pris avec Pierre, un chef de réseau franc tireur et partisan qui venait souvent chez mes parents (J'ai su plus tard qu'il s'appelait Paul Rochet), et quelques jours après notre arrivée à Paris, je pris, tout comme ma sœur, mes fonctions officielles d'agent de liaison sous le nom de Annick.
Nous reçûmes une formation et quelques consignes de prudence, avant d'être intégrées dans le groupe, placé sous la direction du colonel Ouzoulias, qui dirigeait les secteurs de Côte d'Or, de Saône-et-Loire et de Bretagne.
On ne connaissait, en fait, que des prénoms, qui étaient faux, bien entendu. Cette mission consistait à transporter une énorme valise du 15 arrondissement jusqu'à la Porte de Clignancourt. Personne au rendez-vous. Le lendemain, même parcours, et personne à nouveau. Enfin, à mon troisième voyage, quelqu'un m'attendait devant le café où nous avions rendez-vous. Il a pris ma valise sans que nous nous adressions la parole. Son silence était rassurant : ce n'était pas un agent de l'ennemi.
Je dois dire qu'il y avait pour moi une certaine délectation lorsque, transportant dans le métro des valises chargées d'armes, de faux papiers ou de rapports compromettants, je me trouvais tassée contre les uniformes allemands, sous le regard équivoque de ces messieurs pour la mignonne jeune fille qui ployait sous un si lourd fardeau. Ce qui me plaisait beaucoup aussi, c'était lorsque les soldats allemands poussaient la galanterie jusqu'à porter ma valise, ce qui en plus me faisait échapper au risque du contrôle économique.
Je me suis rendue bien souvent dans des endroits impossibles pour récupérer des documents : passerelles d'écluse sur le canal de Dijon, cafés plus ou moins mal famés, sous les ponts de Paris (comme dans la chanson), et même au bois de Boulogne, qui, à l'époque, avait bonne réputation.
Les moyens de transports étaient très aléatoires, tantôt par le train ou à vélo, et bien souvent à pied.
Une nuit, en Saône-et-Loire, à Montceau-les-Mines, chez un mineur résistant, j'ai entendu brusquement, à quatre heures du matin, la Gestapo envahir la maison.
On m'avait fait dormir dans la chambre de la petite fille de la famille, qui devait avoir 10 ans environ. Nous nous sommes cachées dans un placard, ma main comprimant sa bouche pour étouffer ses sanglots. Au bout d'une heure, nous sommes sorties. Plus un bruit, toute la famille avait été arrêtée. J'ai emmené alors la petite chez sa sœur, dans une maison voisine, et, à pied depuis Montceau, j'ai rejoint le Creusot, afin de prendre un bus pour Dijon. Au Creusot, j'ai appris qu'une quarantaine de résistants avaient été arrêtés. Je l'avais échappé belle, mais je n'avais plus un sou. Heureusement, des commerçants, acquis à notre cause, m'ont donné un peu d'argent pour continuer mon voyage.
Vous vous en doutez, la pensée d'être arrêtée était souvent présente, et plus encore la perspective d'être torturée et de savoir si l'on tiendrait le coup.
Après ces arrestations, plus question pour le moment de retourner en Saône-et-Loire. A Dijon, j'ai tout de suite foncé chez Germain, chef de réseau, pour retrouver un contact. Il prit la décision de m'envoyer en Bretagne, pour y retrouver Maurice, chef de secteur dans cette région.
La Bretagne était un centre très actif de la Résistance, et les missions ne manquèrent pas. Brest, Quimper, Saint Brieuc et de nombreux petits villages, où l'on parlait plus le Breton que le Français. J'avais souvent des rendez-vous en bord de mer, et je me souviens des pittoresques marchés au poisson, où des Bretonnes, qui portaient encore la coiffe bigouden, venaient faire leurs achats. Je me souviens aussi, chez les gens qui m'hébergeaient, de ces lits clos typiquement bretons. Les Bretons étaient des gens patriotes et très accueillants. Je n'ai pas eu de mal à trouver des planques. C'est en Bretagne que j'ai rencontré, à deux reprises, le colonel Fabien, qui n'était pas encore connu, mais qui était notre chef. Je me souviens très bien qu'il était habillé en prêtre, avec une longue soutane noire, qui le faisait paraître très grand.
Mes missions en Bretagne furent nombreuses, et il serait fastidieux de les énumérer toutes. C'était toujours le même processus : transport de plis ou de valises qui contenaient soit de l'argent, soit des documents, soit des armes, tout cela avec souvent la peur au ventre de tomber dans un piège.
Le 31 Mai 1944, je ne savais pas en prenant le train à Rennes, que cette mission serait la dernière. Elle me conduisait en Normandie, à Fiers exactement, où, après des kilomètres à pied en pleine forêt, j'ai retrouvé un résistant nommé Jean (toujours un faux prénom) qui m'a remis les communiqués de la région (mouvements de troupes, trafic de trains, sabotages), papiers qu'il avait eu la bonne idée de dissimuler dans les pneus de sa bicyclette. Après avoir pris possession de ces documents, je revins à Fiers pour reprendre le train, en direction de Rennes, où je devais rejoindre mon chef de secteur, Maurice.
A mon arrivée en gare de Rennes, et tout naturellement, je me dirige vers la sortie.
Je suis alors littéralement kidnappée par deux hommes en civil, jetée brutalement dans une voiture (une traction avant), tout cela évidemment sous le regard stupéfait des voyageurs. A l'intérieur, un homme couvert de sang et d'hématomes me regardait. D'abord, je ne le reconnus pas, mais à son regard, je compris qu'il me demandait pardon. En un éclair, je reconnus alors mon chef de secteur, qui, sous la torture, avait donné l'heure de mon arrivée et m'avait désignée à ses tortionnaires.
La voiture démarre, direction le quartier général de la Milice française (les Francs Gardes), compagnie particulièrement répressive.
Dirigée rapidement dans le bureau du commandant, le lieutenant Di Constanzo, je suis dévêtue, et l'on découvre sur moi les précieux documents que je transportais et que je n'avais pu dissimuler. Je ne pouvais donc à ses yeux qu'être l'agent de liaison d'un réseau de résistance. Commencent alors les interrogatoires, suivis bientôt des premières tortures, qui furent menées en particulier par Di Constanzo lui-même, par Schwaller, l'ancien métallo communiste de Suresnes, et par le sanguinaire Daigre. Le lieutenant Di Constanzo hurlait avec des expressions telles que « me faire pisser le sang », « vomir mes boyaux » et d'autres encore bien plus imagées.
Le sinistre Schwaller, une fois sa besogne de tortionnaire terminée, avait l'immense culot de me dire, alors que j'étais à demi inconsciente :
« Me serreras-tu tout de même la main, si l'on se rencontre après la guerre ? »
Avec le même culot, je lui répondis :
« Vous ne serez plus en vie après la guerre ! »
L'Histoire m'a donné heureusement raison, puisque, après la Libération, Di Constanzo et ses sbires furent condamnés à mort et exécutés.
Réveillée à toute heure du jour et de la nuit, ces tortures furent d'abord infligées à coups de nerf de bœuf sur toutes les parties du corps. Elles devinrent ensuite plus raffinées. Marie-France, une amie agent de liaison, arrêtée peu avant, fut interrogée avant moi, et c'est à tour de rôle que les coups pleuvaient sur nous. Notre silence exaspérait les miliciens qui finirent au bout de deux jours par nous interroger séparément.
Une nuit, à deux heures du matin, on vint me chercher. C'était la nuit du 6 Juin 1944, et les miliciens, fous de rage et comme égarés, entendaient dans leur fureur me rendre (tout simplement) responsable du débarquement allié. Jusqu'au petit matin, les tortures s'ajoutèrent les unes aux autres : supplice de la dynamo (la gégène était déjà inventée), supplice de la baignoire, supplice de la goutte d'eau (la goutte qui pendant des heures tombe sur le crâne, toujours à la même place), brûlures de cigarettes, et tout cela toujours ponctué par les coups de nerf de bœuf, jusqu'à ce qu'on me remît, évanouie, dans une cellule.
Après cette nuit particulièrement épouvantable, les tortures se poursuivirent encore pendant une quinzaine de jours, sans qu'un nom ou un rendez-vous ne sorte de mes pauvres lèvres (Aujourd'hui encore, je me demande comment j'ai pu résister à de tels traitements, il faut croire que l'être humain porte en lui des ressources insoupçonnées). Pourtant, le seul nom que j'ai prononcé, c'est le mien, le vrai (puisque j'avais une fausse carte d'identité), afin que ma mort, qui me semblait inéluctable, soit connue en particulier de ma sœur.
Quinze jours d'épreuves (et quelles épreuves) s'étaient écoulés. On me descendit dans une pièce au sous-sol où l'on me rasa la tête. Après quoi deux miliciens, armés d'une mitraillette, se relayèrent pour me surveiller et m'empêcher de dormir.
Puis je fus mise au secret dans une cave, d'où j'entendais les hurlements des prisonniers que l'on torturait. Je ne sais combien de temps je suis restée dans cette cave, j'avais complètement perdu la notion du temps. J'étais une loque humaine tenant à peine debout.
C'était une première étape. On me sortit un jour de cet enfer, pour me remettre à deux militaires allemands, qui me conduisirent à la prison de Rennes, où, après les formalités d'écrou (le 18 Juin 1944), je fus mise dans une cellule où se trouvaient déjà une vingtaine de femmes. Mon arrivée, couverte de plaies, arracha à mes codétenues des cris d'horreur et de compassion. Puis avec les faibles moyens qu'elles pouvaient avoir, elles essayèrent d'apaiser un peu mes souffrances. Ces faibles moyens, c'était par exemple des bougies fondues, qu'elles m'appliquaient sur le corps comme des cataplasmes. L'intention était évidemment bonne, mais je me demande encore quel effet thérapeutique pouvait avoir ce genre de soins.
Rapidement, on me transféra dans une autre cellule, probablement en ma qualité de terroriste, puisque maintenant certaines de mes compagnes étaient des résistantes. Toutefois, les sorties quotidiennes de mes compagnes dans la cour de la prison, m'étaient, à moi, interdites.
Qui l'eût cru, une bibliothèque était à la disposition des détenues. C'est là que j'ai lu
"Les parents terribles" de Jean Cocteau.
Les jours sont longs en prison, rythmés par des bruits et des sons, toujours les mêmes : ceux des prisonniers emmenés à la mort dès cinq heures du matin, en chantant la Marseillaise, le claquement de leurs sabots, et, quelques moments après la fusillade, les nouvelles du front lancées depuis sa maison par le concierge, qu'on appelait « l'homme à la pipe », deux fois par jour, la distribution de nourriture par les gardiennes, qui roulaient leur chariot, les gamelles qui tapaient les unes contre les autres, et puis le silence de la nuit, entrecoupé par des rêves de liberté, après le dernier coup d'œil du gardien dans l'œilleton de la porte avant la fermeture des lumières.
Un matin, la porte de ma cellule est ouverte brusquement. Là, se tiennent deux militaires, qui accompagnent un officier à la haute stature, lunettes cerclées, qui déclare :
« Qui est Ginette Lion, dite Annick ? »
Je me présente et sans ménagement, je m'entends déclarer :
« Vous avez été condamnée à mort, et vous serez fusillée dans les prochains jours. »
Tout cela dans un Allemand que j'ai très bien compris.
Je suis restée anéantie par ces propos auxquels pourtant je m'attendais. Il faut dire que par deux fois, on m'avait sortie de la prison pour m'emmener à la Gestapo, et que c'est là, sans doute, qu'avait été prise la décision de me condamner à mort.
Deux ou trois jours plus tard (je ne me souviens plus exactement), le salut vint, si j'ose dire, du ciel. Je n'ai jamais su s'il s'agissait d'un bombardement aérien ou de tirs d'obus, toujours est-il que la prison fut bombardée. De plus, les Américains étaient aux portes de Rennes. Les Allemands décidèrent alors de vider la prison, et c'est à pied, encadrée par des soldats, que je suis partie vers un centre de triage proche de la gare de Rennes, où nous fûmes toutes et tous entassés dans des wagons à bestiaux, où nous étions environ cent par wagon. Ce fut le début d'un long périple à travers la France. Entassées dans le wagon, les femmes, dont certaines enceintes ou âgées ou malades, devaient subir une chaleur accablante. La faim, la soif, les conditions de transport (on ne pouvait ni s'asseoir ni se coucher, ni même rester vraiment debout) commencèrent à nous décimer.
Le 6 Août, à Langeais, l'aviation alliée mitraille la locomotive. On nous fait descendre avec ordre de nous mettre sous les wagons. Certains tentent de s'enfuir et sont abattus. Agnès, une jeune fille de mon wagon, est atteinte d'une balle et agonise dans mes bras. Les morts restent sur place et nous partons à pied jusqu'à Saint-Pierre-des-Corps à 25 kilomètres, où un autre train nous attend en direction de Tours.
Nouvel arrêt à Tours où les responsables de la Croix Rouge exigent l'ouverture des wagons, afin de nous donner de quoi nous désaltérer. Deux prisonnières en profitent pour sauter dans la foule et s'évader, cachées et protégées par les nombreuses personnes qui se trouvaient sur le quai, éberluées par le spectacle de ces femmes dont l'état pour certaines est déjà désespéré. Immédiatement la punition tombe, et l'on referme les wagons définitivement jusqu'à Belfort, après un long voyage qui nous fit traverser Bourges, Paray-le-Monial, Beaune, Dijon, Besançon. Partie de Rennes le 2 Août, j'arriverai à Ravensbrück le 3 Septembre seulement.
Belfort. C'est la dernière étape avant l'Allemagne. Parquées dans un immense bâtiment, la Citadelle, en face du fameux lion de Bartholdi, nous avons une visite inattendue : le maréchal Pétain, en route pour Sigmaringen, est venu nous souhaiter bon voyage. Je vous jure que cette anecdote est exacte.
Un matin, avant de reprendre le voyage, un soldat se présente avec une liste à la main. Appel des noms. Toutes les prisonnières du wagon sont libérées, sauf moi. Je pense à une erreur, mais le soldat assez débonnaire me dit :
« Non, il n'y a pas d'erreur, vous restez. »
Regroupée avec d'autres malheureuses, je retrouve un wagon qui, sans plus aucun espoir, nous conduit vers un camp de concentration en Allemagne.
Et à nouveau, c'est l'horreur que tous les déportés ont connue. La faim, la soif, l'étouffement. Les cadavres commencent à se compter par dizaines. Plusieurs heures, nous sommes stoppés près de Sarrebruck, à cause du bombardement de le gare. Cette fois, c'est l'Allemagne, et pour nous, l'inconnu. Encore plusieurs jours de voyage, dans une chaleur torride, et un milieu irrespirable, avec le bruit obsédant du roulement saccadé sur les rails, et le sifflement strident de la locomotive, qui connaissait, elle, trop bien son terminus.
Soudain, le train s'arrête. Des ordres sont hurlés en Allemand d'une voix rauque déchirant la nuit. Les portes s'ouvrent brutalement.
« Raus raus zu funf !» (« Par cinq ! »)
Les cadavres roulent à terre. Nous sautons du wagon, bousculées, frappées. Les femmes crient. Le décor est dantesque. Cette haute muraille, surmontée de barbelés, ce portail sur lequel on pouvait lire « Laissez votre espérance, vous qui entrez ici », les chiens-loups qui hurlaient sans arrêt, c'était Ravensbrück, dite « la Petite Sibérie », ou le « Pont des Corbeaux ».
Nous entrons et le portail se referme sur nous. Nous avons l'impression que la vie est finie.
Pourtant, c'était encore l'été, et sortant d'une cellule, le premier contact faisait illusion. Je vois une place, plusieurs rangées de baraques en bois. Il y a des plates-bandes fleuries, et à gauche et à droite, des pavillons coquets, des petits jardins, des pelouses entretenues. C'était en fait le quartier des SS.
Je vois alors apparaître le plus lamentable, le plus grotesque troupeau que l'on puisse imaginer. Des êtres qui pourtant sont des femmes, tête rasée, teint terreux, regard vide, traînant des pantines en bois (sortes de babouches). Elles portent une robe bleue rayée, garnie d'un triangle de couleur différente, et d'un numéro.
La peur me saisit. Elle restera latente tout le temps de ma déportation.
On nous conduit alors dans une immense tente où s'entassent, dans une odeur pestilentielle, plusieurs milliers de femmes (27 nationalités, paraît-il), et où régnait une pagaille indescriptible. Impossible de communiquer, ce qui interdisait tout contact.
Epuisée, désespérée, je commence ici ce que l'on appelait la quarantaine, qui variait selon l'humeur des Nazis.
Dès cet instant, songeant à mes parents que je pressentais ne plus jamais revoir, j'ai décidé que mon seul but, ce serait survivre.
La quarantaine dura des jours, sans nourriture, sans boisson, sans même pouvoir soulager nos besoins.
L'air sentait la mort. On respirait la mort.
Je voyais des fantômes errer dans les allées, squelettiques, qui tentaient de nous approcher, espérant sans doute quelque nourriture ou quelques nouvelles.
Soudain, on appelle les Françaises. Conduites dans une très grande salle, déshabillées, nues comme des vers, on nous rase les poils, on nous douche, puis, allongées sur un lit, c'est la visite rectale et vaginale, horrible épreuve pour une jeune fille. Toute pudeur s'est envolée pour ces femmes nues et grelottantes. Les vêtements, une culotte et une robe, furent jetés à la volée, chacune recevant un paquet qui ne correspondait pas à sa taille. C'est ainsi que je me vis attribuer une petite robe en coton qui m'arrivait au milieu des cuisses, avec une grande croix cousue au milieu du dos, alors qu'une camarade se retrouvait en rode de soirée.
Je sors alors d'un enfer pour tomber dans un autre.
Conduites par des femmes SS et des kapos, nous sommes remises à des blockowas qui nous amènent au block 26, qui comptait mille femmes pour une capacité de deux cents. Le spectacle était plus affligeant encore que ce que nous avions vu jusqu'à présent. Des femmes étendues, tête-bêche, par trois sur des châlits à trois étages de 65 centimètres environ (pour trois personnes), nous fixaient sans nous voir.
Où nous coucher ? Que faire ? Comment savoir ? La blockowa polonaise, en hurlant, nous désigna quelques places. La nuit vint avec un grand silence, entrecoupé seulement par le dernier souffle d'une malade qui avait cessé de souffrir.
A trois heures du matin, le long cri d'une sirène retentit ; c'était l'appel, avec la terreur des femmes valides, l'horreur des faibles, des dysentériques, des œdémateuses. Il faut se lever, se précipiter aux lavabos, quand on peut les atteindre, ingurgiter un vague breuvage quand on peut l'avoir. Souvent, on enjambe les cadavres de la nuit.
Trois heures trente, tout le monde dehors, toutes alignées par rangs de dix sur la place principale, la terrible place d'appel, théâtre de tant de souffrances pour tous les déportés. C'est l'appel numérique. Tous sont là : SS policiers de tous grades, chiens des surveillantes qui rodent, prêts à mordre. L'appel dure des heures. Nous sommes au nord de l'Allemagne et le froid devient de plus en plus pénétrant. Sept heures du matin, les kommandos partent, quand le froid et la neige ne les retardent pas.
Le soir, l'appel n'a pas de limites. Après douze heures de travail, il peut durer deux heures minimum, car les Allemands se trompent toujours : ils oublient les morts, les départs au Revire (c'était l'hôpital).
Je suis désignée pour le comblement des marais, un labeur de douze heures, les pieds dans l'eau jusqu'au mollet. Les gardiennes SS ne tolèrent aucun relâchement. Combien de camarades ai-je vues tomber d'épuisement ?
J'en profite pour vous parler du travail dans les camps.
Dans les camps comme Auschwitz, on entrait pour être, à des rares exceptions, immédiatement gazé et brûlé. C'était un camp d'extermination.
Dans les camps de concentration, comme Ravensbrück, la déportation avait un triple but : la punition, le travail (avec un profit pour les Nazis), et finalement la mort par épuisement.
On peut s'étonner qu'un employeur (appelons-le comme cela), en vue d'un bon rendement, ne soigne pas plus ses travailleurs. En fait, la main d'œuvre devenait si nombreuse que les Nazis préféraient un rendement faible avec un renouvellement fréquent, qui pour eux, était plus rentable, puisque les déportés leur étaient loués ou achetés par de grandes sociétés comme Siemens, par exemple.
A Ravensbrück, je fus désignée, au début, au comblement des marais. Il ne s'agissait pas là d'un travail industriel comme plus tard à Schlieben (je vous en parlerai tout à l'heure).
Après l'appel (de trois heures trente à sept heures du matin), souvent par moins trente degrés, transies de froid sous nos petites robes en coton, sans pouvoir ni bouger ni relever une camarade qui tombait à côté de nous, les plus valides étaient sélectionnées pour les différents kommandos du camp.
Il y avait deux sortes d'activités dans le camp et ses kommandos : le travail productif dans les ateliers et les travaux relatifs au camp lui-même.
Dans un atelier, le travail dure environ douze heures, soit de jour, soit de nuit. On y fabrique des masques à gaz, de l'appareillage électrique chez Siemens, on fait de la récupération de vêtements dans une autre entreprise.
D'autres travaux à Ravensbrück ont lieu en plein air sur divers chantiers. C'est le climat que nous craignons le plus : vent glacial, froid intense, accompagnés de souffrances indescriptibles.
Une des tâches les plus rudes consiste à transporter des objets très lourds.
Le kommando des marais, dont je faisais partie, était chargé de récupérer de la terre cultivable sur les bords d'un lac proche du camp et entouré de marais.

On comblait d'abord les marais avec une première couche de sapins verts, puis une couche de sable, enfin une couche de terre mélangée à de l'engrais de vidange. Curieusement, le but était d'utiliser les marais pour créer des jardins autour du lac. Par la suite, on y ajouta aussi, hélas, des cendres du crématoire.
Dans le kommando du bois, on devait déterrer des racines qui pesaient plusieurs centaines de kilos ; dans celui du charbon, les déportées devaient tirer des charrettes avec des briquettes qui étaient destinées au villas des SS pour leur chauffage personnel sur des chemins boueux et glissants.
Dans les carrières de sable, nous creusions au fond, puis d'autres camarades remontaient le sable jusqu'à la surface. Si les pelles n'étaient pas assez remplies, nous étions battues par les surveillantes.
Il y avait un autre travail très pénible, c'était l'aplanissement du sol, avec un énorme rouleau compresseur de près d'une tonne, pour la construction de routes que nous devions recouvrir ensuite d'une sorte de mâchefer.
Avec ces quelques exemples, je vous ai parlé de mon expérience personnelles, de ce que j'ai vécu, de ce que j'ai vu.
Evidemment, il y avait bien d'autres travaux imposés aux déportés. Avec un peu de chance, on pouvait même se retrouver avec un emploi qui correspondait à sa qualification de tailleur, d'infirmier, de cuisinier, etc. Mais pour ceux-là, la moindre faute était sanctionnée par une punition démesurée, souvent la mort.
En permanence, la faim nous tenaille, et ce ne sont pas les misérables pitances que l'on nous sert qui peuvent assouvir notre appétit. L'ordinaire, c'était, après le breuvage du matin, une soupe composée de quelques feuilles de rutabaga, une tranche de pain noir, dix grammes de margarine, et quelquefois, une rondelle de saucisson, que l'on nous servait au retour du travail, seulement après l'appel, c'est-à-dire vers neuf heures du soir. Vous avez compris que pour les kommandos, il n'y avait pas de repas entre trois heures du matin et neuf heures du soir. Je dois aussi dire que plus les convois étaient nombreux, plus les rations devenaient réduites.
L'hiver arrivait, et heureuse coïncidence, on m'attribua une veste qui conforta ma petite robe en coton. Un numéro me fut attribué, que je dus coudre sur la gauche de la veste munie d'un triangle rouge, qui désignait les déportés politiques. Je dois apporter une précision : je n'ai pas été tatouée, cela se pratiquait uniquement à Auschwitz.
Au fil des jours, mes forces diminuaient. Je pensais que j'allais probablement mourir. L'avitaminose, due aux carences alimentaires, commençait à faire des ravages. Un matin, impossible de me lever. Je suis terrassée par la fièvre, peut-être quarante ou même quarante et un degrés. Mon corps est couvert de plaques rouges. C'est la scarlatine, maladie contagieuse et épidémique. Devant ces symptômes, la blockowa me repère et me conduit au Revier.
Vous savez, on avait très peur d'aller au Revier. Je vous assure qu'on y allait le plus souvent pour mourir que pour guérir. Celui de Ravensbrück était dirigé par le Docteur Treite, spécialiste des expériences médicales.
Imaginez un bâtiment surpeuplé, où l'on pénètre par un grand hall jonché de squelettes vivants, aux yeux déjà vitreux.
Je suis contagieuse, donc isolée dans un grand couloir de 1.70 mètre de large sur 4 mètres de long où sont déjà entassées, sur sept paillasses, une vingtaine de malades. J'ai dit 1.70 mètre, si bien que celles qui mesuraient davantage ne pouvaient pas s'étendre complètement. De toutes façons, nous étions incrustées les unes dans les autres. Aucun soin ne nous fut dispensé, et les mortes étaient sorties tous les matins.
La pièce des diphtériques voisinait avec celle des typhoïdes et des érysipèles (maladies de la peau), mais le même thermomètre servait à tous les malades.
Petite anecdote qui, avec le recul, me fait encore sourire : une Tzigane qui se trouvait à côté de moi a voulu me faire les lignes de la main, et m'a prédit une vie d'une incroyable longévité. Tout cela environnées par la fumée et l'odeur des fours crématoires.
Les expériences médicales étaient nombreuses. J'ai eu la chance de ne pas en subir d'irrémédiables. Elles consistaient en avortements, en stérilisations, en jeûnes pendant vingt jours, et en injections de virus les plus divers. C'était là les expériences les plus courantes, mais les expériences les plus abominables furent pratiquées sur de jeunes polonaises sur lesquelles furent prélevées, sur les jambes, des parcelles importantes de muscle, de nerf, d'os, en leur taillant les jambes du genou à la cheville. On procédait ensuite sur les plaies ainsi créées à des injections de culture de bacilles diverses. J'ai connu ces jeunes filles que l'on appelait « les lapins » et qui furent par la suite exterminées.
Beaucoup de malades moururent dans ce Revier, mais quelques unes devaient survivre, ce qui fut mon cas.
Je n'étais plus contagieuse, et je fus ramenée à mon block.
Pendant mon absence, des camarades avaient disparu, emportées, je pense, par les épidémies, le froid glacial, ou l'envie de ne plus vivre. Certaines, je l'ai su, s'étaient jetées contre les barbelés électrifiés, trouvant dans ce geste leur délivrance.
Le dimanche, lorsqu'aucune punition ne nous jetait nues dehors, c'était le «jour des poux », c'est-à-dire de l'épouillage. Oserais-je le dire, mais nous faisions des concours : laquelle d'entre nous allait tuer le plus de poux ? C'était non seulement un triste jeu, mais aussi une garantie, car un pou, c'était la punition à coup sûr.
En Décembre 1944, Ravensbrück devint aussi un camp d'extermination, ce que l'on ignore souvent. Par deux fois, lors de sélections, j'ai échappé à la chambre à gaz qui fonctionnait à Ravensbrück, probablement en raison de ma relative condition physique, prometteuse d'une main d'œuvre bon marché.
Les plus atteintes, en revanche, dépérissaient, minées par la faim, le travail épuisant et la solitude. Repliées sur elles-mêmes, elles ne désiraient qu'une chose : la fin de leur cauchemar.
Pour certaines, un grand réconfort moral nous était apporté par quelques Françaises, certaines rapatriées d'Auschwitz : c'étaient Germaine Tillon, Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui animaient quelques réunions, Hélène Langevin, Geneviève de Gaulle, qui un jour disparut, enfermée dans le bunker du camp.
En vue d'une sélection, on nous sortit sous les coups de matraque des blockowa, puis toutes nues par près de moins trente degrés dans les allées du camp, un homme, à l'habillement cossu, nous examina sous le contrôle des officiers SS. Selon leur état physique, il choisissait celles qui paraissaient les plus valides. Je fus de celles-là.
On nous fit rhabiller et on nous jeta sur le plancher gelé de wagons à bestiaux pour une destination inconnue.
La faim au ventre, transies de froids sous nos maigres vêtements, les pieds gelés (ils avaient quadruplé), je me retrouve à Schlieben, petit camp dépendant de Buchenwald, situé entre Dresde et Leipzig. Contrairement à Ravensbrück, Schlieben comportait une sorte d'enclos, ou se mouraient des hommes, avec qui nous n'avions aucun contact, mais que nous avons vus souvent se battre pour une épluchure.
Dans ce camp, en fait un kommando, il y avait de nombreuses Tziganes, quelques Françaises, quelques Belges.
Je l'ai dit tout à l'heure, j'avais les pieds gelés, et je n'étais évidemment pas la seule. Ce handicap passager nous valut de bénéficier de quelques jours de repos, sans soin il est vrai, mais repos tout de même, avant d'aller travailler.
Notre travail consistait à la fabrication de panzerfaust (c'était des grenades antichars) dans la poudrerie de la société Hasag, qui se trouvait en pleine forêt, à environ cinq kilomètres du camp. Le travail s'effectuait par équipe de douze heures soit de jour, soit de nuit, et présentait un grand danger, car en les manipulant, les grenades explosaient parfois et blessaient ou tuaient les travailleuses.
Le main d'œuvre était renouvelable à volonté, aussi les Nazis n'avaient pas intérêt à nous garder valides. La mort de cent travailleuses, c'était une nouvelle commande de cent déportées achetées pour la machine de guerre.
Il y a quelques années, j'évoquais, au cours d'une conversation avec Madame Sarrelabout, qui fut une de mes compagnes à Schlieben, la fatigue insupportable de ces nuits de veille et de travail forcé. Notre petit groupe de Françaises avait organisé, à notre façon, une résistance à l'intérieur de l'usine. Nous ne supportions plus de travailler pour l'effort de guerre allemand, aussi, par exemple, au lieu de vingt grammes de poudre, nous n'en mettions que la moitié, jusqu'au jour où une vérification eut lieu. Sans tarder, les punitions tombèrent : debout quarante-huit heures, nues, sans boire ni manger, sous l'immense sapin que les SS avaient dressé pour Noël.
En fait, le régime à Schlieben était plus dur encore que celui de Ravensbrück, tant par le manque complet d'hygiène que les punitions et la nourriture pratiquement inexistante.
Un soir de Février 1945, nous avons entendu des vagues successives d'avions alliés et vu le ciel rougeoyer dans le lointain : c'était le fameux bombardement de Dresde qui dura jour et nuit et fit 30 000 victimes.
Avec le printemps, nous parvint le bruit sourd des canons. Les alertes se multiplient, nous obligeant à faire quatre à cinq fois dans la nuit le long chemin entre l'usine et le camp.
Un jour, les déportés hommes disparurent. On apprit par la suite qu'ils avaient été entassés dans des wagons et dynamités.
Notre sort allait probablement être le même.
Le destin en décida autrement, car dans la nuit du 21 Avril, notre libération prend le visage de la cavalerie russe de l'armée rouge qui entre dans le camp, et que les SS et les gardiennes ont fui.
Après quelques jours, un commissaire du peuple nous obtient un laissez-passer pour quitter le camp et prendre la route de l'Ouest.
Et c'est à pied sur les routes encombrées de fuyards et de réfugiés de toute sorte que notre groupe d'une centaine de femmes arrive sur les bords de l'Elbe, à Torgau.
C'est là que j'assiste à un fait historique : la jonction des troupes russes et des troupes américaines.
Un pont provisoire a été jeté sur l'Elbe. Nous le traversons et l'une de mes compagnes de Schlieben, Madame Cayotte, qui habitait Nancy, a l'heureuse surprise de tomber dans les bras de son mari, qui portait l'uniforme de l'armée française.
Prise en charge par les Américains, j'attends avec angoisse le train qui, depuis Leipzig, me ramènera en France.
Trois semaines après, par la Belgique et le Luxembourg, je passe la frontière française le 25 mai 1945, direction Sainte-Savine.
En gare de Troyes, je suis la seule déportée à descendre du train toujours vêtue de ma veste de Ravensbrück. Seul le numéro avait changé. A Schlieben, il était devenu le 15206 au lieu du 62400 (ou 62600 je ne me souviens plus exactement) que j'avais à Ravensbrück.
Je suis happée par le centre d'accueil et par la presse. Vous pensez ! Une déportée si jeune, et en costume ! !
Ma grande hâte, mêlée d'une indicible angoisse, c'est de retrouver ma maison. Elle est toujours là, au 34 rue de Chanteloup, mais vide de toute famille, comme elle est vide de tout mobilier.
Accueillie par une voisine, j'envoie un télégramme à ma sœur, « Suis rentrée, Ginette », la réponse arrive, surprenante : « Confirmez, SVP ». Il faut dire que ma sœur avait été informée que, remise aux mains des Allemands, j'avais été fusillée. Elle pensait donc ne jamais me revoir.
Nos retrouvailles furent empreintes à la fois d'une folle gaîté et d'une immense tristesse. Sept personnes de la famille manquaient à l'appel, nous n'en reverrons aucune.
A mon retour, comment passer d'un univers irréel à un monde réel ? Ne pas sentir « en dehors » ? Le camp a longtemps gardé une réalité plus intense que celle du monde qui m'entourait. J'étais hantée par les visages maigres, pointus, bleus de froid, et qui avaient le sourire permanent des squelettes. Je ne vous oublie pas, malheureuses compagnes qui n'êtes jamais revenues, et je vous rends hommage.
Pendant des décennies, j'ai cherché à reprendre pied, à me fondre dans la réalité d'un monde normal, mais un mur s'était dressé, quelque chose d'incommunicable, et l'absence d'aide morale, de part et d'autre, ne faisait qu'aggraver mon désarroi. Je n'arrivais pas à chasser de mon esprit les horreurs qui l'habitaient.
Dix ans plus tard, seulement, quelqu'un m'apporta son aide pour tenter de me délivrer de mes cauchemars et c'était mon mari.
Pour terminer, je voudrais vous demander, je voudrais vous supplier de rejeter toute forme d'extrémisme, toute forme de xénophobie, toute forme de racisme. Il faut absolument réagir et lutter contre ces positions qui ont fait des dizaines de millions de victimes.
En un mot, il faut être vigilant.
Enfin, je me permets de citer une pensée de Rithy Panh, un homme qui lui aussi a connu de grandes souffrances, la voici :

« Je veux croire que chaque témoignage est une petite pierre qui contribue à édifier un rempart contre la menace, toujours possible, ici ou ailleurs, du retour à la barbarie. »
 


Ginette Lion ( Source Etienne Augris)

Autres sites:
http://yz2dkenn.club.fr/temoignage.htm

http://histoire-geo-documents.blogspot.com/2007/05/ginette-clment-ou-lhistoire-dun-destin.html

 

 


 

 
  accueil-mdg1.gif (1380 octets)