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Albert CHAURÉ

Ellrich : le calvaire de Bébert
06 décembre, 2016


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"Albert Chauré habitait la maison en face de chez moi où il vivait seul depuis la mort de sa première femme. Il n'avait pas d'enfants. Martyrisé pendant son séjour au camp d'extermination de Dora et ne pouvant vivre seul, il bénéficiait de l'assistance d'une aide ménagère très dévouée avec qui il décida de finir ses jours.
Nous étions amis. A sa demande, mon épouse et moi furent témoins à son remariage. Avant de disparaître ,il m'avait confié les éléments de son histoire qui illustrent bien le vécu des déportés dans ces camps.

Maxime Le Poulichet

Une évasion impossible

Paru dans le livre de Jean Michel " De l’enfer aux étoiles " DORA (Plon)

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Né le 5 mars 1906 à Blanc-Mesnil (75)

Membre du réseau Fitzroy, Albert Chauré, dit Bébert, se fait cueillir le 6 janvier 1944 à Paris, au retour d'une mission dans le Loiret. Après un passage á tabac dans les locaux de l'avenue Henri-Martin, il est conduit á Fresnes dans un piteux état. Bébert est petit et frêle, mais il est trempé dans l'acier et possède un moral á toute épreuve.

Le 24 janvier, il fait partie des convois 42 000 et 43 000 qui gagnent Buchenwald dans les classiques et tragiques wagons á bestiaux. Le 1er avril, ce n'est pas un poisson, il est expédié à Dora avec 1200 camarades qui vont pour la plupart mourir dans des conditions atroces.

Dora

Arrivé á Dora, Bébert est orienté sur le camp d'Harzungen, situé á quelques kilomètres. Un petit camp qui n'a pas mauvaise réputation mais, manque de chance, Bébert est affecté au plus mauvais des commandos, celui chargé de creuser la montagne pour aménager de nouvelles usines.

La journée commence dans les gueulements des SS á trois heures du matin. Appel, départ en camion pour le chantier situé á sept kilomètres du camp; 50 hommes par camion, interdit d'être debout, coups de gummi tous les cent mètres. Les gars creusent toute la journée, pas une minute de repos, une pluie incessante de coups de bottes et de gummi.

Après douze jours de cet esclavage forcené, Bébert est au bout du rouleau. Il a une pneumonie, sa respiration ressemble á un soufflet de forge. II a quand même la chance d’être admis an revier, presque moribond, et d'être soigné par Jacques Depres qui le remet d'aplomb. Il rejoint son bloc où ses copains, Brevet, Drouet et Gourdon le réconfortent du mieux qu'ils peuvent. Ils parviennent á le changer de commando. Le travail est moins dur, Bébert va mieux jusqu'au 14 juillet 1944 où il est désigné pour Ellrich. Décidément, les jours fériés lui portent la poisse.

Le camp d'Ellrich

Le camp d'Ellrich a été installé dans une usine désaffectée, une vieille plâtrière. Une ruine, plus de carreaux aux fenêtres, d'énormes trous dans 1a toiture. Aucun équipement sanitaire ; des lavabos imaginaires où l'eau tic coule jamais, des chiottes de fortune, ignobles, débordantes de merde. Pratiquement tous les déportés sont dysentériques.

Le travail est dingue ; creuser, creuser sans arrêt, étayer, transporter des machines... Huit kapos sur dix sont des droits communs, des bêtes sauvages et sadiques que l'univers concentrationnaire a rendus fous.

Rien á manger, épuisés, exténués, les déportés doivent attendre la fin de la journée pour se mettre en file indienne et recevoir une gamelle de soupe, un bout de pain et un morceau de margarine. Aucun risque d'excès calorique, surtout pour les derniers de la file qui repartent souvent la gamelle vide. Il n'y a pas assez de nourriture pour tout le monde!

II n'y a pas assez de paillasses non plus, ni assez de couvertures. Après la soupe, il faut se battre pour l'une ou l'autre. Seuls les Russes s'en tirent, parce qu'ils volent tout, partout, et sont très bien organisés. Tout le monde régresse vers l'état animal, mais un animal de plus en p!us faible, qui se traîne et tombe très vite pour ne plus se relever.

Bébert sait qu'il ne tiendra pas le coup, ses forces faiblissent á nouveau, de jour en jour. S'il ne veut pas crever comme les autres, il ne lui reste plus qu'a tenter l'évasion. Ce n'est pas une idée rationnelle, c'est un geste désespéré; torturé par la peur et la faim, Bébert se voit libre dans la campagne, arrachant des tubercules ou se glissant dans une étable á cochons pour partager leur nourriture et manger á sa faim.

Tentative d'évasion

Bébert cherche à passer au travers du cordon des sentinelles. Impossible. Il décide de s'évader de nuit. II sait ce qu'il risque : le maximum. Il s'en fout, il le dit aux copains : " Je n'en peux plus, je fous le camp. "

Le lendemain matin le kapo lui demande d'aller chercher des outils à la forge. C'est l'occasion ou jamais. Il file vers la forge, la dépasse puis s'arrête á un endroit qu'il a déjà repéré : une locomotive le dissimule aux sentinelles et á dix mètres un ruisseau court dans un fossé. Bébert observe bien si personne ne le remarque et fonce dans le fossé. Le ruisseau est peu profond, couvert de ronces. Bébert rampe lentement puis accélère son crapahute. I1 parvient á progresser de deux kilomètres dans le lit du ruisseau sans attirer l'attention des sentinelles qui lui tournent le dos niais ne sont parfois qu'à un mètre de lui 1

Enfin, il réussit á franchir le poste de garde quand il s'aperçoit, catastrophé, qu'à cinquante mètres devant lui, les gosses du village ont aménagé une sorte de petite piscine dans laquelle ils se baignent. II est coincé. Plus moyen d'avancer, impossible de, reculer ni de sortir, de chaque côté des femmes travaillent aux champs. Couché dans la flotte, Bébert décide d'attendre midi, tout le monde partira déjeuner et il avisera. Heureusement, il fait chaud et il ne souffrira pas de la soif. Mais on n'est pas en France, il est midi passé et personne n'est parti, Bébert ne peut rester indéfiniment dans son ruisseau, il décide de sortir et d'atteindre un cimetière, situé á une trentaine de mètres. II y parvient en rampant avec des précautions infinies.

Couché entre deux tombes, Bébert réfléchit tout en se séchant au soleil. Les SS doivent depuis longtemps être á sa recherche. Avec des chiens. Bébert redoute les chiens, il décide de ne pas attendre la nuit et de s'éloigner du camp le plus possible.

Bébert est repris

Un commando de déportés longe le cimetière, Bébert le laisse passer puis sort et fait semblant de se dépêcher pour le rattraper. Une tactique complètement folle. Bébert n'a aucune chance, il a été vu par des gosses qui le suivent á distance pendant que d'autres ont été prévenir le poste de garde. Braves petits Allemands. Bébert se sent repéré, il tente de courir pour s'enfoncer dans un champ de pavots, mais il y a longtemps qu'il n'est plus en état de courir. Après dix mètres, les poumons en feu, il s'écroule, alors que retentissent les " Halt ! Halt ! " Des SS. Il voit les canons des fusils s'abaisser vers lui tandis que commence la sérénade de coups de botte. II se recroqueville pour se protéger la tête et le bide.

Après la raclée, les Mauser pointés sur lui, il reprend le chemin d'Ellrich.

Dans la baraque du commandant, Bébert est propulsé contre la cloison, nez aux lattes. Il entend le commandant armer son révolver et sent le canon s’appliquer sur sa nuque. Ses jambes tremblent, la sueur lui coule entre les omoplates; raidi, il attend. I1 ne sera pas le premier á être descendu de cette manière. Brusquement, le commandant déclare : " Non, ce serait trop rapide. Tu seras pendu demain. " Les SS aiment bien jouer avec les nerfs de leurs esclaves. Il demande á Bébert de baisser son pantalon, de se pencher sur une chaise, et lui cravache les fesses. Terreur, humiliation, Bébert se sait engagé vers un calvaire indéterminé.

Le commandant passe á l'interrogatoire et lui fait raconter son évasion. II ne croit las un mot de ce que Bébert lui dit, comment peut-on échapper á la vigilance des sentinelles ? Bébert doit refaire son trajet sous la conduite d'un sous-officier. Le commandant suit. Il doit se rendre á l'évidence, les traces du passage de Bébert sont bien visibles. L'évadé est reconduit á coups de schlague jusqu'à la baraque des kapos. Il est attendu avec impatience.

- Viens manger ta soupe, dit un kapo.

Bébert répond :

- Je n'ai pas faim.

Les autres lui sautent dessus, lui baissent le pantalon et le kapo chef, un assassin dans le civil, lui balance vingt-cinq coups de gummi sur le cul avec une telle violence que Bébert a la sensation très nette que son crâne éclate. II gueule comme un fou et perd connaissance.

I1 revient à lui, hoquetant dans une espèce de brouillard. Pour le ranimer, les kapos lui ont plongé la tête dans un seau d'eau. Les poumons engorgés, Bébert respire difficilement, ça amuse beaucoup. Après cette séance, Bébert est ramené dans le bureau du commandant où il retombe dans les pommes. Ce sont des compresses d'eau froide qui le font revenir à la vie, appliquées par un soldat allemand assez âgé, qui guette anxieusement la porte craignant d'être surpris A traiter de cette manière un prisonnier évadé Bébert se souviendra toujours avec émotion de cet homme et de cet acte d'humanité perdu dans un festival de violences.

Il est ramené au camp le soir par les SS. Sur la place d'appel, il est mis á côté de deux Russes qui ont également tenté de s'enfuir et qui ont été matraqués pendant des heures. Les déportés défilent devant eux. Pour les trois hommes, se tenir debout est un supplice. Après la parade, les SS leur annoncent qu'ils vont être pendus.

Bébert reste seul, plus personne ne s'occupe de lui. Comme un automate, il regagne son bloc et s'écroule. Les copains le retrouvent après la soupe, surpris de le voir toujours vivant. Ils essaient de lui remonter le moral : " Allons Bébert, tu vois bien qu'ils jouent avec toi, tu n'as pas été pendu, tu vas t'en tirer. "

Séjour au revier

Au cours de la nuit, la fièvre monte. Bébert se traîne au revier. La tête lui fait très mal, il ne peut plus la tenir droite, ses yeux sont fermés par les coups, son corps est noir, il a une fesse éclatée par les coups, qui pend, gonflée par un phlegmon. Il y est admis, ainsi que les deux Russes. Leur pendaison est remise.

Bébert restera deux mois et demi au revier. Il ne se remet que péniblement et, curieusement, il est pris en sympathie par le kapo de l'infirmerie. Curieusement, car le kapo n'est pas un tendre, au contraire. Dans un certain sens, qu'il ait été si mal en point est une chance, car les deux Russes, qui sont sortis avant lui, ont été pendus á Dora. Les SS ont oublié Bébert comme ils ont oublié de lui coller la fluckt punkt sur sa vareuse, c'est-à-dire la cible rouge des évadés qui permet aux SS de les tirer á vue comme des lapins.

Retour au commando

Il sort du revier pour entrer dans un commando chargé de l'entretien et de la construction de voies de chemin de fer. Le commando est dirigé par un civil allemand. Aucune différence avec les SS et les kapos; il frappe aussi bien qu'eux.

De nouveau, la santé de Bébert ne résiste pas. Il se dit : " Cette fois, ils vont avoir ma peau. " La moitié de ses camarades ont disparu, il voit mourir ses copains Henri Brevet et Francis Gourdon. II tente de s'écraser le pied avec une traverse pour retourner au revier mais n'y parvient pas. II est prêt á tout.

La mortalité est devenue telle que soudain les autorités s'en inquiètent. A ce train, ils ne pourront bientôt plus remplacer les morts. Les SS décrètent que ceux qui n'ont pas de chaussures ne travailleront pas. Bébert a des chaussures mais pas de semelles. Il les déchire et reste ainsi au bloc.

Séjour au bloc

C'est pas mieux. Comme il ne travaille pas, on lui prend sa capote et son pantalon pour vêtir un autre déporté. Le lendemain, il doit abandonner sa veste et son caleçon. Deux jours après, on lui réquisitionne sa chemise. Cette fois Bébert est complètement á poil. Nous sommes á la Noël 1944, la température est - 15 °C. Le bloc n'est pas chauffé. Ceux qui ne travaillent pas sont groupés pour se tenir chaud, avec une couverture pour deux. Impossible de bouger sans que l'autre vous accompagne. La promiscuité devient horrible car tout le monde est atteint par la dysenterie. Les couvertures sont souillées, couvertes de poux. L'odeur des excréments est insoutenable, sauf pour ceux qui sont en train de crever. Impossible de se laver, l'eau est gelée et, de toute façon, il n'y a ni savon ni serviettes pour s'essuyer. La gale s'installe parmi ces pauvres types, plus sales que des porcs.

Lorsque ceux qui travaillent reviennent au bloc, la chasse aux couvertures commence, il n'y en a pas assez pour tout le monde. Ce sont les plus faibles qui trinquent, on la leur arrache. A ce degré de l'horreur, la solidarité fait place á la logique de la survie, ceux qui vont crever vont crever, ceux qui sont debout doivent le rester. Heure après heure, le froid et la dysenterie éliminent les victimes de cette logique.

Bébert tient le coup. I1 supporte le froid, la faim - comme il ne travaille pas, il n'a droit qu'à la portion congrue : 150 grammes de pain et 6,5 grammes de margarine - l'horreur et l'odeur de l'horreur; il éprouve même une grande joie quand son copain Paul Barril lui procure un sac de toile découpé, avec trois trous, un pour la tête, deux pour les bras. Enfin, le voilà redevenu autonome, il peut circuler sans traîner un alter ego.

Janvier 1945. Bébert change de bloc. Les SS ont fait un tri entre les mourants et les valides. Au bloc 9, où il se trouve avec Barril, une voix qui lui est familière le fait sursauter. Il regarde d'où vient cette voix, appelle : " Marcel! Marcel Lemu ! C'est toi? " Lemu est un copain de longue date qui tient un café á Montrouge. C'est bien lui. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre en pleurant. I1 y a moins de deux ans qu'ils ne se sont vus et ils n'ont pu se reconnaître qu'au son de leur voix!

Robert, mon copain de paillasse

Au bloc 9, Bébert partage sa paillasse avec un jeune Belge nommé Robert. Il est á bout. Bébert fait son possible pour l'encourager á lutter, mais Robert n'a plus un atome d'espoir. Il ne peut plus manger, il prie, parle de sa femme et de ses deux petites filles. Tremblant de froid, il dit á Bébert : " Essaie de me réchauffer, je ne sens plus mes pieds. " Un soir Bébert lui propose : " Il faut te laver, viens avec moi aux lavabos. " II l'accompagne. Comme ils reviennent au bloc, Bébert lui fait remarquer qu'il marche, qu'il tient debout. L'autre secoue la tête, il n'y croit plus. Bébert s'écrie : " Ça ne suffit pas de prier, faut vivre ! " Doucement, Robert répond : " je ne prie plus, ce n'est plus la peine. " Il refuse de se coucher sur la paillasse : " Non, demain, je ne serai plus là. Je vais m'étendre ici " Il désigne le coin où l'on met les morts.

Le lendemain matin à son réveil, Robert va voir comment il se trouve. Robert est mort. II n'avait pas voulu que Bébert dorme á côté d'un cadavre.

II faut un moral inouï pour survivre dans cette atmosphère de pré-morgue. Chaque matin, les hommes du bloc sont de corvée pour enlever les cadavres des paillasses et les mettre devant la porte pour qu'un camion les conduise au crématoire de Dora, car Dora possède maintenant son propre crématoire.

Ellrich est devenu une superbe annexe de Dora. Le camp tue chaque jour 80 personnes sur un effectif d'environ 6 000. Les SS les remplacent par des déportés en provenance de camps évacués face á `l'avance des Russes.

Retour au chantier

carte-deporte.jpg (50014 octets)Bébert tient toujours bon. Le 23 février 1945, il doit cesser de tirer au flanc, une visite médicale l'a jugé bon pour le service. Mais il ne perd pas espoir. L'hiver touche á sa fin, la température remonte et tout le monde sait que les Alliés viennent de franchir le Rhin. Il a de nouveau des vêtements et part pour le chantier de Wolfleben. Un chantier correct, dirigé par un civil, Herr Ett. Ce n'est pas une brute, il ne frappe pas, est plutôt sympa pour les Français et laisse les gars se reposer de temps en temps. Il donne á Bébert un boulot peinard.

Bébert, comme tout le monde, compte les semaines, sinon les jours. Les Allemands sont pris en tenaille entre les Russes et les Alliés. Les Alliés sont maintenant en Allemagne! Et pourtant Bébert n'est pas au bout de ses peines.

Il faut ici ménager une pause dans cet incroyable chemin de croix et revenir á Dora, au revier et au tunnel, car pendant tout ce temps (c'est peu dire que les mois sont interminables) beaucoup de choses ont changé, á Dora.

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