Liste des biographies

CHEVALIER Jean

, de Tréfeuntec, commune de Plonévez-Porzay

Déporté du Finistère. Matricule 40705

Témoignages: (entretien de 1985)

 J’ai été arrêté dans une rafle, à la suite du sabotage du câble téléphonique de Crozon à la Pointe-du-Raz. A cette époque, j’avais 28 ans, je vivais avec ma mère et ma sœur. Ma capture a eu lieu lors d’un enterrement à Plonévez-Porzay. Il y a eu 52 personnes arrêtées. A la sortie du cimetière nous avons reçu des coups de matraque. Je n’ai pas été jugé, ni interrogé, puisque je n’étais pas résistant. (1)

On nous a amenés à Compiègne par le train dans un voyage qui a duré onze jours. A vrai dire je ne pouvais pas me plaindre, car ce n’était là que la barrière de l’enfer. Il y avait en alternance un wagon de déportés et un wagon de SS. Pour nous surveiller, les SS ouvraient la porte de leur wagon, ils s’asseyaient avec les jambes pendantes à l’extérieur et gardaient leur mitraillette sur les genoux. Mais nous n’avions pas de SS dans notre wagon. Il était évidemment impossible de chercher à s’évader, sinon nous aurions été punis de mort.

Après notre passage à Compiègne, le 28 juillet 1944, nous avons été embarqués à coups de bâton sur le dos dans des wagons. Avant l’embarquement, nous avions été fouillés, étant alignés en rangs par cinq. Le transport dans ces wagons à bestiaux a duré trois jours et trois nuits. C’était très dur, nous étions en slip et en caleçon, entassés, sans hygiène, sans même pouvoir s’asseoir. A l’arrivée, nous avons été battus à coups de cravache, les SS tenant en laisse d’énormes chiens, puis nous avons été comptés. Le soir, nous avons été tondus, ensuite on a reçu un maigre bout de pain. Nous étions au camp de Neuengamme, dans le Nord de l’Allemagne. Quand je suis arrivé, il y avait déjà des prisonniers, y compris des Allemands (qui étaient contre le régime d’Hitler) et des Juifs.

Voilà comment ça se passait au camp. La nuit nous dormions par trois dans des lits superposés. Le réveil était à quatre heures tous les matins. Le chef de chambrée  passait en hurlant et en frappant au hasard dans les allées. Il fallait s’habiller, aller aux lavabos, faire les lits. Ensuite nous avions une gamelle de bouillon et une boule de pain noir. Enfin nous nous dirigions vers le travail, dans les kommandos. Nous travaillions pendant douze heures de rang, sans manger. Le soir, nous avions droit à un litre de bouillon très léger. Quelquefois nous avions une tranche de saucisson, une fine tranche de pain et une espèce de bouillon. Je perdais une livre par jour. L’appel se faisait avant le souper et pouvait durer trois à quatre heures. Je travaillais dans les tranchées, à la fabrication des anti-chars (pour empêcher les chars de venir du Danemark). Le chantier était à quatre kilomètres du camp, on s’y rendait à pied, on travaillait les douze heures et on revenait à pied par petits groupes, encadrés par les SS. D’autres travaillaient dans les chemins de fer, ou encore dans des usines. Les détenus ne faisaient pas seulement des pièces d’avions, mais aussi des vêtements, des chaussures, des armes. Il existait du sabotage, en effet les détenus travaillaient avec beaucoup de lenteur et avec de la mauvaise volonté, car ce travail était pour Hitler et à ce moment-là il y avait beaucoup de haine envers les Allemands.

Le camp était sous la direction des SS. Il était surveillé par les SS, mais aussi par des gardiens appelés « kapos ». Il y avait des punitions, on recevait vingt-cinq coups, quand on criait. Il y avait un bloc médical, mais il ne servait à rien. En fait c’était la chambre à gaz qui représentait l’infirmerie du camp. Elle était en général camouflée en salle de douche, mais au dehors du camp. Le médecin désignait les plus malades et on ne les revoyait plus. Il y avait deux fours crématoires. En vingt minutes, ils pouvaient faire mourir près de cent personnes à la fois; c’était horrible. Ils servaient surtout aux Juifs.

Bien entendu il était impossible de s’évader. Le camp était entouré d’une double enceinte de fils de fer barbelés électrifiés, ensuite il y avait une tranchée remplie d’eau. Des miradors avec des mitraillettes en position étaient disposés tous les cent mètres. Pour tenir il fallait avoir le moral. Dans le camp j’ai connu des gars courageux. Mes souvenirs les plus pénibles, c’est de repenser à tous les camarades qui y sont restés. Dans le camp, je n’ai pas entendu parler de la fin de la guerre. Il y avait juste eu le bombardement du 3 mai 1945 par les Anglais. Les SS étaient sur le pont près du camp. Nous avons ensuite été libérés par les Anglais et les Russes.

Je suis resté onze mois dans le camp. A mon départ de France, je pesais 93 kilos, et 43 après ma captivité. Je suis rentré chez moi par le train jusqu’à Châteaulin. Ma famille n’était pas prévenue et en voyant mon état certaines personnes sont parties se cacher. A mon retour je suis tombé tuberculeux. Il m’a fallu deux ans pour me réadapter à la vie normale, c’est à dire pour retrouver un équilibre physique et moral. Et au bout de ces deux ans, j’ai recommencé à travailler.

 Il est très important que les jeunes  connaissent l’existence des camps avec toutes leurs horreurs, car cela pourrait revenir. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards ont été martyrisés et tués. Nous, les survivants, nous venons en parler aux jeunes, pour qu’ils ne tombent pas dans le piège, car nous, nous n’aurons pas la force de recommencer, nous ne voulons pas voir revenir ce qui s’est passé il y a quarante ans. C’est aux jeunes générations de combattre la montée des dictatures, c’est pour cela qu’il ne faut pas oublier tout ce qui s’est passé dans les camps de concentration.    

Source: Document communiqué par Dany Percheron (26/08/2008)

(1) "Ainsi, le 30 juin 1944, 52 hommes du village de Crozon (Finistère) sont emmenés par les Allemands à la suite de la coupure d’un câble téléphonique reliant le dispositif allemand de la Pointe du Raz à` la base aéronavale de Lanvéoc-Poulmic. Ces hommes sont transférés, avec d’autres personnes originaires de la Bretagne, dans un transport à destination du camp de Compiègne qui met plus de treize jours à arriver. Parti le 30 juin de Quimper, le convoi passe par Rennes, Redon, Nantes, Angers, Saumur, Saint-Pierre-des-Corps, Bourges, Nevers, Montargis et arrive à Compiègne le 12 juillet 1944. De nombreuses évasions ont eu lieu au cours de ce transfert. Nous avons retrouvé les noms de 17 personnes qui auraient été déportées dans ce transport du 28 juillet si elles ne s’étaient pas évadées, pour la plupart le 1er juillet aux environs d’Ancenis. Il s’agit de Maurice Accart, Yves Colcanap, Georges Connan, Joseph Corrio, Marcel Duffriche, Charles Geffroy, Antoine Grall, Ange Hamon, Roger Kerbellec, Ferdinand Le Floch, Louis Le Strat, Alfred Leroux, Pierre Maillet, Paul Nicol, Joseph Perron, Jean Prigent et Jean-Jacques Schwing."

Livre mémorial des déportés de France. Tome II Page 1281

 

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